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Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes

par Yves MAILLIERE 17 Octobre 2010, 08:08 TURQUIE

Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes

« CHRONIQUES DU KURDISTAN TURC »

Le traducteur turc de la police de Van se tourne vers moi.
« Où souhaitez-vous rendre à présent ? ».
« Dans les monts Ararat, près de la frontière Iranienne !».
Le traducteur me regarde stupéfait. Un ange passe, et j’enchaîne sans sourcilier que c’est là, dans ces monts kurdes culminants à plus de 5000 m d’altitude, que l’on situe l’endroit où l’arche de Noé aurait touché terre après 40 jours de déluge ! Le traducteur soupire de dépit, et rapporte ma réponse à l’oreille du chef de la police de VAN. Ce dernier, sec et barbu, écoute le regard impassible derrière une fine paire de lunette. L’homme réfléchit un instant. Puis il susurre quelques mots de réponse au traducteur. J’ai bien tenté de noyer le poisson avec mes histoires de déluge, mais le traducteur me ramène brutalement à la réalité : « Le chef de la police de Van n’est pas du tout satisfait de votre réponse !!! ».
 

Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes
Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes
Ambiance à l'hôtel d'Ercis...

Ambiance à l'hôtel d'Ercis...

Nous sommes dix dans la grande salle du restaurant désaffecté aux fenêtres cassées qui nous sert de lieu d’interrogatoire. Il y a Nicolas, mon ami de voyage, six policiers en civil armés jusqu’aux dents, un traducteur « français – turc », le chef de la police de Van, et moi. Les policiers en civil sont armés de fusils mitrailleurs avec des cartouchières scotchées deux par deux pour recharger plus vite. Un détail anodin qui me fait penser que « c’est du sérieux » ! 

Le Lac de Van...

Le Lac de Van...

Nous nous sommes faits « raflés » tôt ce matin dans les rues de Van, au cœur du Kurdistan Turc. Trois Renault break banalisés nous ont embarqués manu militari dans un train d’enfer, jusque dans un restaurant abandonné sur les bords du lac de Van. Le maquillage des véhicules de la police aux couleurs de l’EDF locale ne trompe plus personne, car nous nous sommes faits « caillasser » tout au long du chemin par des enfants sur le bord des routes.

Pas de "Stégosaure" ou autre monstre marin en vue, mais des casernes militaires turques sur les bords du Lac de Van...

Pas de "Stégosaure" ou autre monstre marin en vue, mais des casernes militaires turques sur les bords du Lac de Van...

Cela fait trois heures que nous nous faisons interroger et que nous répétons inlassablement notre parcours depuis Ankara. Trois heures que nous nous gelons à raconter les mêmes bobards, les mêmes raisons farfelues de notre présence au Kurdistan Turc. Tout est bon pour essayer de nous faire passer pour des touristes inconscients en mal d’aventure. Je me retiens de pouffer lorsque Nicolas raconte le plus sérieusement du monde, que nous sommes passés par Van pour faire des photos du monstre, un stégosaure d’une quinzaine de mètres, qui hanterait le lac, et anime les conversations alentours. En 1998 selon reporter sans frontières, la Turquie est le deuxième pays au rang des nations les plus dangereuses pour les journalistes avec plus de 130 reporters portés disparus. Nous devons répondre tout et n’importe quoi, mais surtout ne pas aborder la véritable raison de notre présence au Kurdistan Turc. Ne pas dire que nous sommes là pour essayer de comprendre le conflit qui oppose les Kurdes au gouvernement turc.

Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes
Scènes de rue à Ercis...

Scènes de rue à Ercis...

Bien que conscients de la gravité de la situation, Nicolas et moi ne sommes pas réellement impressionnés par ce qui nous arrive. En partie parce que nous sommes engourdis par le froid et la fatigue, et surtout parce que ces quelques jours passés au Kurdistan nous ont rapidement aguerris !

Périples au sein du Kurdistan Turque...

Périples au sein du Kurdistan Turque...

Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes
Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes
Sur la route d'Ankara au Kurdistan Turc...

Sur la route d'Ankara au Kurdistan Turc...

A peine débarqué à Ankara, nous avons pris un bus de nuit pour l’Est de la Turquie, et c’est au lever du jour, à mesure que nous pénétrions dans les steppes enneigées du Kurdistan Turque, que les barrages militaires et les contrôles de passeport se sont intensifiés.

Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes
Erzorum...

Erzorum...

Le Kurdistan, le « Pays des Kurdes », est une région montagneuse et de hauts plateaux d'Asie centrale qui s'étend dans le sud-est de la Turquie, dans le nord-est de l'Irak, dans le nord-ouest de l'Iran, et sur deux petites régions au nord de la Syrie. Sur ces quatre pays, seuls l’Iran et l’Irak reconnaissent officiellement une région sous la dénomination de « Kurdistan ». Le Kurdistan du Nord, « le Kurdistan Turc », est la partie du Kurdistan la plus importante, avec plus de 40% de sa superficie totale. Et les 11,5 millions de kurdes de Turquie constituent la moitié des Kurdes du Moyen-Orient.

A la sortie d'Erzorum...

A la sortie d'Erzorum...

Il se dit que le Kurdistan Turque, autour du Lac de Van où nous nous trouvons, est la région la plus inhospitalière du Kurdistan. Et que les habitants de cette région sont centrés sur eux-mêmes et ont un fort sentiment tribal. Nous avons ressenti tout le contraire avec des habitants qui bien que stressés par l’omni présence de l’armée Turque, et par ses contrôles incessants et musclés, ont toujours été très hospitaliers avec nous. Au demeurant, cette région autrefois la plus importante par son agriculture et ses villes commerciales, a été dévasté par cinq siècles de combats, et demeure aujourd'hui la moins développée en matière économique et technologique de tout le Kurdistan.

Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes
Autrefois la partie la plus prospère, le Kurdistan Turc autour de Van,  est aujourd'hui après des décennies de conflits, la région du Kurdistan la moins développée.

Autrefois la partie la plus prospère, le Kurdistan Turc autour de Van, est aujourd'hui après des décennies de conflits, la région du Kurdistan la moins développée.

A la descente du bus, après un rapide arrêt à Erzorum, nous avons repris la route vers le Sud en direction du Lac de Van.

Séances de stop dans le Kurdistan Turc...

Séances de stop dans le Kurdistan Turc...

C’est lors de séances de stop dantesques, de voitures en calèches, par petits saut de puces, que nous avons pu apprécier et découvrir le peuple kurde. Un peuple chaleureux, toujours enclin à nous rendre service et à vouloir nous héberger.

Séances de stop dans le Kurdistan Turc...

Séances de stop dans le Kurdistan Turc...

Je me rappelle l’homme qui nous a pris en stop et qui tombe en panne de voiture. Nous n’avons pas le temps d’essayer de l’aider qu’il arrête la première voiture qui passe pour nous mettre dedans sans se soucier de lui-même. Il y a le jeune kurde qui nous embarque dans sa « charrette taxi ». Nous terminons dans sa famille autour d’un plateau de thé, de riz et de yaourt. Il y a ces invitations incessantes de familles Kurdes, que nous croisons à pieds le long des routes. Des invitations par des familles kurdes démunies à partager le peu qu’elles possèdent. Et quand ils sont un peu plus aisés, les kurdes que nous rencontrons demandent fièrement à être photographiés devant la biquette de la famille ou le camion qui fait vivre le hameau…

Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes
Entre Erzorum et Ercis...

Entre Erzorum et Ercis...

Et puis il y a la vision surréaliste des patrouilles militaires turques, arpentant les steppes enneigées en file indienne. Des patrouilles qui au court d’un contrôle et d’une fouille en règles de nos sacs, nous a délesté avec courtoisie de nos vivres, avant de nous faire embarquer dans le premier taxi qui passait pour se débarrasser de touristes encombrants en zone de guerre. Jamais de tous mes périples je n’avais vu une présence militaire aussi intense. Une omni présence de l’armée qui nous rappelle que nous sommes en 1998, au plus fort du conflit entre le gouvernement turc et les indépendantistes du PKK, dans une zone frontalière où se côtoient sous haute tension l’Iran, l’Irak, la Turquie, la Syrie, et l’ex URSS !!!.

Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes
Scènes de la vie quotidienne à Ercis...

Scènes de la vie quotidienne à Ercis...

L’hospitalité n’excluant pas la méfiance, les Kurdes que nous rencontrons font très attention à ce qu’ils nous disent. Tous se considèrent Kurdes avant d’être Turcs. Et même s’ils n’approuvent pas ouvertement les actes terroristes du PKK, ils expriment, en particulier les jeunes, un fort sentiment nationaliste. Les revendications autonomistes des Kurdes ont été modelées par le déni de leur identité et de leur culture depuis près d’un siècle ! 
A la création de la République turque dans les années 20, les autorités interdisent la langue et les noms de famille kurdes. Le mot « kurde » lui-même est interdit et les Kurdes sont appelés les « Turcs des montagnes ». Face à cette négation de l'identité kurde, les Kurdes se sont soulevés à plusieurs reprises et ont été à chaque fois violemment réprimés par l'armée turque.
 

Kurdistan Turc...

Kurdistan Turc...

Notre première nuit au Kurdistan nous fera vite oublier le charme du peuple kurde pour nous plonger dans la réalité brutale du conflit qui oppose le PKK au gouvernement turque. Après avoir mangé un plat de riz dans une gargote sous le regard effaré de jeunes kurdes se demandant ce que deux français égarés peuvent faire ici, nous rejoignons notre petite chambre dans un hôtel de misère. Il n’y a pas d’électricité. Nic regarde la carte de la Turquie à la frontale allongé sur son lit. Je repense à notre journée allongé sur le mien, et revois les sourires narquois des militaires nous prenant nos rations… Quand tout à coup, la chambre tout entière se met à vibrer. 
« C’est un tremblement de terre ?! » demande Nicolas en se levant d’un bond. Je connais ce tremblement de terre qui vous prend aux trippes. Je l’ai déjà vécu pendant mon service militaire en forêt noire. Mais à l’époque c’était un jeu. « Non, Nic, C’est des Tanks ! »… Nous nous précipitons à la fenêtre et sommes pris d’un sentiment d’effroi en découvrant la colonne de chars blindés qui traverse « au chausse pied » les ruelles de la ville. Nous regardons la scène derrière le rideau de la fenêtre pour ne pas être repéré par les projecteurs qui balayent les façades des maisons. Et je pense aux enfants kurdes tremblant de peur dans leurs lits, tandis que passent dans les rues les monstres de fer…
 

Villages du Kurdistan Turc...

Villages du Kurdistan Turc...

Nous avons tenté de rattraper les chars dehors pour les prendre en photo au détour d’une ruelle. Sans succès. Je me rends compte aujourd’hui à quel point nous étions inconscients. Nous retournons nous coucher mais ne sommes pas au bout de nos peines. Passé une heure du matin, nous entendons tambouriner à la porte. On entend parler turque sans rien y comprendre. Nicolas crie plus fort que les voix derrière la porte. On entend crier « Police », et je m’en vais ouvrir avec les passeports à la main pour un énième contrôle. Dans un charabia de turque et d’anglais, nous comprenons que nous ne sommes pas les bienvenus ici et que nous devons quitter la ville le lendemain à l’aube.

Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes
Villages du Kurdistan Turc...

Villages du Kurdistan Turc...

Le lendemain, après avoir longuement serré les mains des enfants qui nous ont accompagné joyeusement jusqu’à la sortie du village, nous retrouverons les chars de la veille, parqués en rang d’oignon devant une caserne au milieu des steppes. Je me revois essayant de les prendre en photo caché derrière Nicolas. Puis un quart d’heure plus tard, en train d’essayer de brûler la pellicule à l’intérieur même de la caserne où nous avons été invités à entrer pour une fouille en règle, les mains en l’air au bout d’un fusil mitrailleur. Je profiterai d’un moment d’inattention de l’officier contrôlant nos passeports, pour retirer mon blouson en dissimulant mon Pentax 90 WR que je ferai tomber dans mon sac, tout en ouvrant discrètement la trappe arrière pour voiler les photos...

Photos "à la volée" de chars devant une caserne militaire turque que je tenterai de brûler pendant une fouille....

Photos "à la volée" de chars devant une caserne militaire turque que je tenterai de brûler pendant une fouille....

Le soulèvement kurde sous forme de guérilla qui sévit depuis 1984 dans le Kurdistan Turc est le fait du PKK, le « Parti des travailleurs du Kurdistan ». Le PKK est une organisation armée formée en 1978 par Abdullah Öcalan. Ce dernier, que l’on surnomme ici « Apo », « l’Oncle » en Kurde, réclame l'indépendance des territoires à population majoritairement kurde se situant dans le sud-est de la Turquie. Entré dans une guerre ouverte contre l’armée turque dans le Kurdistan turc, le PKK mène dans le reste du pays des actions contre les autorités et les intérêts touristiques turcs, sous forme d’attentats et d’enlèvements dans les stations balnéaires et centres commerciaux. L’organisation indépendantiste est placé sur la liste officielle des organisations terroristes du Canada, des Etats Unis, de l'Union européenne, de l'Australie, et du Royaume-Uni.

Traversées de villages du Kurdistan Turc...

Traversées de villages du Kurdistan Turc...

En 1991, le PKK contrôlait sans réelle résistance une large portion du sud-est anatolien. Avec la prise en main des opérations anti-PKK par l’armée, le PKK a entamé un recul progressif, laminé par les patrouilles militaires quadrillant les steppes, et affamé par une stratégie de la terre brulée. En quelques années, l’armée turque a vidé 4000 villages de leurs habitants, coupant le PKK de ses soutiens dans la population, et par la même occasion, de ses circuits de ravitaillement clandestins. Au moment où nous traversons le Kurdistan Turc, le fondateur du PKK, Abdullah Öcalan, réfugié à Damas depuis plusieurs années d’où il dirige les combats, va bientôt gagner l'Europe et la Russie où il restera plusieurs semaines pour défendre la cause Kurde. Le lobbying d’Abdullah Öcalan, couplé à des intérêts géopolitiques internationaux a porté ses fruits. Car le PKK n'aurait jamais pu mener une lutte d'une telle envergure, et durant si longtemps, sans l'appui extérieur de certains États. Dans les faits, le PKK a reçu l’aide matérielle des principaux opposants à la Turquie et au bloc de l’Ouest : l’URSS, l’Arménie, la Grèce et la République grecque de Chypre.

Sur les bords du Lac de Van, la veille de notre interrogatoire par la police secrète turque...

Sur les bords du Lac de Van, la veille de notre interrogatoire par la police secrète turque...

Retour à notre interrogatoire dans notre restaurant désaffecté du Lac de Van. Le traducteur, fin diplomate, tient le rôle du « gentil » tandis que les gardes tiennent à tour de rôle celui du « pitt bull » à la recherche de la moindre incohérence dans nos réponses. Un garde nous traite d’espions en brandissant la carte qu’il a prise dans ma poche, car cette dernière ne représente que la partie Est de la Turquie. Je le fais taire en répondant au traducteur que le pays est trop grand pour tenir sur une seule carte, ce que je m’empresse de prouver en sortant de mon sac la carte de l’Ouest de la Turquie. Un vrai sketch !... Le manège prend fin au retour de l’homme parti pendant 2 heures avec nos passeports pour enquête et vérification de nos identités. Ce dernier annonce au chef de la police de van qu’il n’y a rien à craindre nous concernant. La tension retombe et j’arrive même à dérider nos geôliers en leur racontant que je connais Miss Turquie pour avoir présenté en sa compagnie à la presse automobile turque, un nouveau véhicule de la maque pour laquelle je travaillais à l’export à l’époque.

Arrivée à Bitlis. L’officier du check point nous dit d’un ton menaçant que nous devons passer la nuit à l’hôtel Adana et que nous devons quitter la ville le lendemain à l’aube…

Arrivée à Bitlis. L’officier du check point nous dit d’un ton menaçant que nous devons passer la nuit à l’hôtel Adana et que nous devons quitter la ville le lendemain à l’aube…

Plus détendu, le traducteur Turc commence à s’épancher sur les raisons de notre arrestation. La police turque est sur les dents car nous sommes à l’aube de Newroz, la fête du Printemps. Newroz, « le nouveau jour en Kurde », est une fête très prisée par les Kurdes et les peuples du sud de la Mer Caspienne. Elle est célébrée depuis 3000 ans et est profondément enraciné parmi les rituels et les traditions du zoroastrisme. Les Kurdes célèbrent le Newroz entre les 18 et 21 mars et le considèrent comme la fête la plus importante de l'année.
Chaque année, le jour du Newroz, les Kurdes allument des feux et s’habillent de vêtements verts, jaunes et rouges qu'ils considèrent comme les couleurs du peuple kurde. Et ils dansent pour fêter la victoire de la liberté sur la tyrannie, en mémoire de la victoire de « Kawa le forgeron sur le roi Zohac ». Selon la légende, « Le roi Zohac, affligé aux épaules de deux serpents, faisait sacrifier tous les matins deux jeunes gens pour nourrir ses monstres de cervelle humaine. Trois chevaliers, déguisés en médecins, réussirent à épargner une victime sur deux en substituant sa cervelle à celle d'un mouton. Le survivant s'enfuyait dans les montagnes, et de ces milliers de fugitifs naquit le peuple kurde. Jusqu’au jour de Newroz où un forgeron nommé Kawa, dont seize fils avaient été sacrifiés, se révolta quand son dernier enfant fut capturé. Kawa s'infiltra dans le château de Zohak, tua le roi, et libéra ainsi son peuple du joug de la tyrannie. Partout on alluma des feus et on dansa autour pour fêter la mort du tyran et célébrer l'exploit de Kawa ».
 

Bitlis...

Bitlis...

Compte tenu de sa forte connotation identitaire, les festivités du Newroz ont longtemps été interdites en Turquie. En 1992, plus de 70 personnes ont été tuées par l'armée turque alors qu'elles célébraient le Newroz. Comprenant qu’il n’arriverait pas à faire disparaître Newroz par la force, le gouvernement turc décida un temps à la fin des années 90 de changer de stratégie en tentant de récupérer la fête. Newroz fût rebaptisée "Nevruz", et transformée en une fête « légale » turque, avec une nouvelle mythologie. Mais la manipulation fût un échec, car Nevruz fût à la fois boudée par les kurdes, et ignorée par les Turques. De sorte que le gouvernement reparti en guerre contre le Newroz, réprimant brutalement les célébrations kurdes au sein du Kurdistan. Et, pour ne pas se mettre à dos une grande majorité de kurdes modérés, le gouvernement se mit à diffuser sur les chaînes nationales des films de propagande pour discréditer Newroz. A la télévision, nous avons vu des images violentes de célébrations, montrant des kurdes sautant au dessus de brasiers et tirant au fusil mitrailleur dans les rues. Et bien que les reportages TV étaient censés se dérouler autours de Van, nous n’avons rien vu de cela. Je donne au passage peu cher de la peau d’un Kurde armé d’un fusil mitrailleur dans les rues autours de Van !

Diyarbakir...

Diyarbakir...

La scène de propagande la plus burlesque à laquelle nous assisterons devant des kurdes hilares, se déroulera à Diyarbakir. Diyarbakır est la ville la plus importante du sud-est de la Turquie. Les Kurdes qui constitue la majeure partie de ses 850 000 habitants, considèrent la ville comme la capitale du Kurdistan turc. Nous assisterons dans un hôtel de Diyarbakir en direct à la télévision, à une manifestation d’indépendantistes Kurdes censée passer juste devant notre hôtel sous un beau soleil, alors que par la fenêtre au même moment, il pleuvait des cordes dans les rues désertes d’une fin de journée de couvre-feu.

Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes
Diyarbakir...

Diyarbakir...

Le chef de la police de van clôt l’interrogatoire et susurre quelques mots à l’oreille du traducteur que ce dernier s’empresse de nous rapporter : « le chef de la police vous invite fortement à aller dépenser votre argent dans les discothèques d’Antalya ». Nous n’avons pas le temps de dire « ouf » que les gardes nous emmènent dans un train d’enfer à bord de leurs breaks banalisés. Dehors, les enfants recommencent à nous jeter des pierres. En voiture, un garde sympathise avec moi car il est persuadé avec mon teint méditerranéen, que je suis d’origine turque. Le garde me lâche que les journalistes français, et madame Mitterrand en particulier qui défend la thèse du génocide arménien, ne sont pas les bien dans cette zone. « J’opine du chef » faute de mieux tandis que Nicolas demande au chauffeur où nous allons ? En guise de réponse, les policiers arrêtent un bus en queue de poisson et nous font monter à bord…

Chars turcs sur la route de Van à Tatvan...

Chars turcs sur la route de Van à Tatvan...

Les passagers kurdes dans le bus nous regardent tous de travers, interpellés par la façon dont nous avons embarqué. Le bus va vers l’Ouest. Plus précisément à Tatvan de l’autre côté du Lac, par la route Sud. Nous n’aurions visiblement pas pu prendre cette route en stop ou à pieds comme nous l’envisagions. Nous sommes arrêtés tous les deux kilomètres par des check points militaires avec contrôle de passeport et comptage systématique des passagers. Le Lac lui-même, entouré de garnisons, sert de base arrière à l’armée turque. Le long de la route, dos au Lac, des chars d’assauts postés tous les kilomètres, pointent leurs canons menaçants vers les montagnes abruptes de l’autre côté de la route.

Bitlis...

Bitlis...

A la descente du bus à Tatvan, Nicolas m’emmène dans un petit restaurant de bord de route. Nous avons passé la matinée à se faire interroger dans un froid de canard, et il est vrai qu’il commence à « faire faim ». A peine assis, deux hommes en tenue « d’inspecteur gadget », vraisemblablement de la police, entrent dans le restaurant et s’assoient à deux tables de nous en nous dévisageant du coin de l’œil. Le patron du restaurant qui a vu le manège, baisse les yeux en s’affairant à essuyer ses verres. C’en est trop ! Je dis à Nicolas que nous mangerons plus tard. Nous sortons du restaurant, suivis par nos deux nouveaux chaperons, que nous semons à la sortie de la ville à bord d’un Taxi collectif en route pour Bitlis…

Bitlis...

Bitlis...

Selon la croyance populaire, le nom de la ville de Bitlis provient d'un général macédonien sensiblement du même nom, auquel Alexandre le Grand aurait confié la  construction d'une forteresse à l'emplacement de la ville actuelle. Bitlis est plus funestement connue pour avoir été un haut lieu du génocide arménien. Au début du siècle, à la veille du génocide, un tiers de la population de Bitlis était arménienne. En 1915, Turcs et Kurdes massacrent 15 000 Arméniens. L'ampleur des massacres et leur violence sont telles que le général turc Vehib pacha parle en 1918 d'« un exemple d'atrocité qui ne s'est jamais produite dans l'histoire de l'islam ».
Aujourd’hui, Bitlis et les villages alentours représentent une agglomération de 65 000 habitants peuplée majoritairement de Kurdes. Des kurdes qui tentent de vivre paisiblement au milieu de témoignages architecturaux traditionnels et médiévaux uniques dans l'est de la Turquie.
 

Bitlis...

Bitlis...

Le taxi est arrêté à un nouveau check point à l’entrée de Bitlis. L’officier de faction, contrôle l’identité des passagers, s’attardent sur nous, et emmène nos passeports dans sa guérite en grommelant. Je crains le pire. L’officier revient plus d’une demi heure plus tard avec nos passeports. C’est long une demi-heure entassés dans un taxi collectif, avec des kurdes qui vous dévisagent en se demandant qui vous êtes, et qui s’agacent de poireauter à un check point à cause de vous ! L’officier nous dit d’un ton menaçant que nous devons passer la nuit à l’hôtel Adana et que nous devons quitter la ville le lendemain à l’aube…

Bitlis...

Bitlis...

Condamné à ne rester à Bitlis qu’une douzaine d’heure, dont les trois quart sous couvre-feu, nous déposons rapidement nos affaires à l’hôtel et parcourrons au pas de course les nombreux monuments médiévaux islamiques de la ville au style architectural du début de l'ère seldjoukide. La Grande mosquée Ulu Camii du XIIe siècle et son minaret du XVe, l'école coranique Gokmeydani Medresesi et la mosquée Şerefiye, datant du XVIe siècle. D’avant le génocide arménien, il n’existe plus qu’une église arménienne du XIXe siècle qui n’ait pas été rasée, et qui sert aujourd'hui d'entrepôt...

Bitlis...

Bitlis...

A la télévision le soir pendant le couvre-feu, avec les kurdes de l’hôtel, nous avons droit à de nouvelles images de propagande « anti Newroz », montrant des policiers ensanglantés d’avoir contenu une manifestation kurde. Les kurdes avec nous regardent la télévision impassibles, dans un silence de mort. Mais le sujet principal du journal télévisé est un minuscule rocher que se disputent la Turquie et la Grèce au milieu de la Mer Egée. Le conflit est présentée à grand coup de jingles guerriers hollywoodiens, dans un style « Desert Storm » et « Restore Hope » étonnamment avant-gardiste pour l’époque.

Bitlis...

Bitlis...

A l’aube, la police tambourine à notre porte et nous jette dans le premier bus au départ pour Diyarbakir. Le bus est plein. L’ambiance semble se détendre à mesure que nous roulons vers l’Ouest, et nous sympathisons avec des familles kurdes lors des pauses carburants et restaurations. Même les check points militaires se font plus rares. Les paysages défilent dans une alternance de déserts rocailleux et de bosquets d’arbres touffus.
Le bus file à travers les hauts plateaux quand au milieu d’un nouveau bosquet, des militaires en travers de la route stoppent le bus, et le détournent dans un sous-bois boueux où nous attend une garnison de jeunes soldats en armes. Je le sens mal, comme dans les films d’horreur, quand le tueur réapparait après le « happy end ».
« Nicolas, dis-moi que tu as bien jeté ta carte de presse ». Nicolas s’est fait faire une vraie fausse carte de presse par un ami travaillant au journal « Le Monde » avant notre voyage au Kurdistan. Nous pensions qu’elle pourrait nous servir de sésame. Nous avons vite compris à Van, dès les premières questions de notre interrogatoire, qu’il valait mieux ne pas apparaître comme des journalistes, français de surcroît. Nicolas avait feint une envie pressante pour s’en débarrasser. « Le garde ne pas lâché aux toilettes » me répond Nicolas en se mordillant les lèvres. « Je l’ai toujours »…
 

Bitlis...

Bitlis...

Un sous-officier nous hurle de sortir du bus. Les hommes et les femmes sont séparés à la pointe du fusil de part et d’autre du bus. Un vieil homme kurde veut rassurer son épouse apeurée, mais il est repoussé à coup de crosses sous les cris et les pleurs des femmes. Les soldats qui nous tiennent en joue ont l’air plus terrorisé que nous. 
Ce sont visiblement de jeunes turcs faisant leurs deux ans de service militaire. L’ambiance est électrique. On sent qu’il suffit d’un malentendu, d’une balle tirée par un doigt tremblant, pour personne ne ressorte vivant de ce sous-bois boueux. Le sous-officier, militaire de métier avec une tête de tueur, hurle les ordres. Il commence à faire fouiller les hommes, tandis que l’officier en charge de la garnison, fait ouvrir les soutes du bus. Le sous-officier éventre les sacs baluchons des passagers au poignard pour les fouiller, et marque un temps d’arrêt en découvrant nos sacs à dos qui tranchent avec les bagages kurdes. Le chauffeur saisit intelligemment cet instant d’hésitation pour me demander assez fort d’où je viens. Je lui réponds que nous sommes des touristes français, suffisamment fort pour être entendu de l’officier et du sous-officier. L’officier fait instantanément arrêter la fouille des hommes et des bagages et fait remonter tout le monde dans le bus. Je reste effaré devant l’officier et son « pit-bull de sous off » qui nous serrent la main et nous souhaitent bon voyage avant de remonter dans le bus.
 

Kurdistan Turc - Newroz 1998 - Chroniques Kurdes
En stop avec un étudiant se faisant de l'argent de poche en transportant le quotidien Sabah sur les routes du Kurdistan Turc...

En stop avec un étudiant se faisant de l'argent de poche en transportant le quotidien Sabah sur les routes du Kurdistan Turc...

Le bus quitte le sous-bois boueux pour reprendre sa route vers Diyarbakir. Le chauffeur nous lance un large sourire complice dans son rétro viseur. Des hommes kurdes nous remercient, d’autres viennent nous taper sur l’épaule, une vieille femme aux cheveux recouverts d’un fichu, nous bénit en levant les mains au ciel… J’ai eu réellement peur trois fois dans toute ma vie de voyageur aventurier. L’une des trois aura été cet épisode dans ce sous-bois à l’écart de la route… Nicolas reste silencieux. Les mots nous manquent pour exprimer le grand écart que nous ressentons. Ecœurement, soulagement, tristesse... Nous sommes écœurés de nous sentir égoïstement soulagé de quitter le Kurdistan sans bobos, alors que nous laissons derrière nous le peuple Kurde à son triste sort…

Bitlis...

Bitlis...

Notre bus poursuit paisiblement sa route vers l’ouest tandis que Abdullah Öcalan, le Leader du PKK, parti chercher du soutien à travers le monde pour défendre la cause Kurde, se fera arrêter dans quelques semaines au Kenya avec la collaboration des services secrets israéliens, de la CIA, et des services secrets turcs (MIT). Avec la condamnation de prison à perpétuité du chef du PKK, les affrontements diminueront d'intensité, avec notamment le repli des troupes du PKK dans les Kurdistan Iranien et Irakien. Suite à son emprisonnement, Abdullah Öcalan, décrétera un cessez-le-feu unilatéral en 1999.

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