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Ouzbekistan, Muynak, Le "Tchernobyl silencieux" de l’Asie Centrale

par Yves MAILLIERE 7 Mars 2009, 09:50 OUZBEKISTAN

 

 

Muynak (Moynac), le « Tchernobyl silencieux » de l’Asie Centrale

 

 

4 heures d’un trajet interminable à travers les paysages désolés du Karapakalstan. C’est le prix à payer de Nukus pour rejoindre le terminus de Muynak, au « Far West de l’Ouzbékistan ». A Nukus, un hadj est monté au départ du bus pour faire une prière pour les passagers. Et pour cause ! Ne prenez jamais le bus en Ouzbékistan sans vérifier que « Mac Gyver » est bien du voyage. Généralement assis à la droite du chauffeur, l’homme est capable de faire redémarrer le bus dans n’importe quelle condition ! A l’aller, « Mac Gyver » nous a changé une durite de refroidissement explosée avec un bout de tube, deux coups de tournevis et un peu d’eau de l’Amou Daria. Sur le retour, nous perdrons une roue. Et dans deux jours, nous casserons un amortisseur entre Khiva et Boukhara au milieu du désert du Kyzylkoum.

 

Dès la descente du bus, le ton est donné. Anciennement le port Ouzbek le plus important de la Mer d’Aral, Myunak n’est plus aujourd’hui qu’un village fantôme. Au loin, un groupe d’enfants scrute l’horizon du haut d’une falaise. Face à eux, un vaste cimetière duquel dépassent des cadavres d’animaux empoisonnés, et des carcasses de chalutiers rongées par le sel. Cette étendue de sable à perte de vue est tout ce qu’il reste de la mer d’Aral depuis qu’elle a reculé de plus de 50 à 120 km par endroit. Une mer autrefois grande comme le Portugal, et qui n’est plus aujourd’hui qu’un un lac salé qui se dessèche au milieu d’un désert. Une mer que ces enfants n’ont jamais vue, et qui leur est racontée au coin du poêle par leurs parents.

 

 

Une jeune fille sort de sa mélancolie pour m’indique l’hôtel Oybek, le seul hôtel de la ville… Il n’y a pas de travail à Muynak, hormis pour le patron de l’hôtel, le tenancier d’une gargote à vodka, et le patron du seul magasin du village, où se vendent des gâteaux secs, du pain, et du soda chimique orange fluo ! Il n’y a pas non plus de restaurant à Moynac. On mange à l’hôtel Oybek, des patates bouillie dans l’eau anormalement salée du robinet, et du lait caillé « très bon pour se prémunir des produits toxiques », le tout dans un décor kitch des années 70.

 

L’économie de Muynac est totalement sinistrée, revenue à l’état de troc. Les habitants du village survivent grâce aux subventions fournies par l’état qui ne veut pas, pour des raisons géostratégiques face au Kazakhstan, que le village soit déserté. Les maisons, la plupart abandonnées, sont en ruines. Par endroit, elles ont carrément disparue ! Elles sont rachetées une bouchée de pain par les paysans de Nukus qui les démontent pierre par pierre pour les remonter à  200 km de là.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’hôtel Oybek, au bout d’un terrain vague, n’a pas l’eau courante, et les coupures d’électricité y sont fréquentes. L’hôtel est pourtant rarement vide, car il qui accueille les journalistes et spécialistes du monde entier venant constater et mesurer la catastrophe de la mer d’Aral. Les habitants de Muynak, sarcastiques, ont coutume de dire que « si tous les journalistes et spécialistes étaient venus avec un sceau d’eau, la mer serait toujours là ! ».

 

Devant l’hôtel, une équipe de télévision japonaise affrète un 4x4 pour rejoindre l’île de la Résurrection, au milieu de la Mer d’Aral. Antonio, un grand reporter italien, tente de négocier avec eux pour les accompagner. Antonio parle couramment le japonais mais rien n’y fait. Les japonais ne sont pas partageurs, et ne lui feront pas bénéficier du fruit de leur expédition...

 

 

 

Antonio, de l’agence cosmos à Paris, réalise un livre sur Muynak en coopération avec MSF. Un livre « témoignage » pour l’ONG qui lui prête une mansarde près du dispensaire des tuberculeux. Antonio m’invite à le suivre pour partager son repas. Une poignée de blé et une tomate, « la ration du légionnaire », me dit-il amusé. Antonio fait l’aller retour toutes les semaines à Nukus pour faire ses courses. « Hors de question pour lui de s’alimenter avec les produits contaminés du village »…

 

En chemin, nous croisons des enfants jouant au football dans un terrain vague. D’autres « tapent le carton » sur une carcasse de chalutier en buvant de la vodka et en crapotant des cigarettes. Deux enfants charrient fièrement une carriole pleine de bois. Un gamin s’amuse à jeter des pierres sur un toit en pente de tôles ondulées. L’enfant prêt à lancer une nouvelle pierre, la cache dans son dos quand je veux le prendre en photo. Plus loin, un homme à la démarche titubante, retourne chez lui, son litre de lait caillé à la main. Il croise un couple de blonds aux yeux bleus, déambulant dans le village en tenue coloniale tirée à quatre épingles. « C’est une expédition du National Géographic » me dit le reporter italien dans un sourire narquois.

 

 

« Muynak vit une catastrophe écologique majeure, une véritable apocalypse biologique » raconte Antonio en rallumant son vieux poêle, « Muynak est surnommé ici le Tchernobyl silencieux de l’Asie Centrale ! »... Autrefois la 4ème mer la plus vaste du monde, la
Mer d'Aral a été la victime du détournement de l'eau des fleuves Amou-Daria et Syr-Daria pour l'irrigation de la culture intensive du coton. Elle a perdu les ¾ de son volume en un demi-siècle ! « L’eau est polluée, l’air est empoisonné. » fulmine Antonio. « Le sel de la mer et les pesticides de la culture du coton ont été répandus dans toute la région par les tempêtes de vents qui brûlent tout sur leur passage... Même le climat a changé ! Autrefois les températures variaient entre – 25°C l’hiver et +35°C l’Eté. Aujourd’hui la température varie entre  -50 et +50°C !!! ».


Tous les spécialistes qui se succèdent sur place pensent qu’il n’y a aucune chance de renflouer la Mer d’Aral. Antonio est tout aussi pessimiste. « L’Amou Daria traverse 5 Pays. Le fleuve est à l’origine de 5 conflits géostratégiques. Posséder l’eau, c’est posséder la richesse ! Le pétrole et l’eau sont à l’origine de tous les conflits de la planète. Et personne ne veut laisser passer sa part de richesse ».

 


 

Il y a bien quelques espoirs. Des sources souterraines himalayennes, découvertes récemment, qui fourniraient quatre milliards de mètres cubes d’eau par an en ressortant par une fracture géologique au fond du lac. « Mais l’eau providentielle est insuffisante à combler l’assèchement en cours de la mer d’Aral. »… Au Kazakhstan, il y a bien les projets du président Noursoultan Nazarbaïev. Le président ambitionne de rehausser le niveau de la mer de 6 mètres pour faire redémarrer l'industrie de la pêche et faire renaître le port de la ville d'Aralsk, l’homologue de Muynak côté kazakh. « Un projet à 120 millions de dollars financé par les revenus du pétrole. Mais pour pêcher quoi ? » me répond Antonio. « Des poissons contaminés par des années d’expérimentation nucléaire et bactériologique effectuée par l’Union Soviétique sur l’Île de la Résurrection ! »


 

 

Antonio me présente une carte et pointe son doigt sur cette fameuse Île de la Résurrection qui alimente les phantasmes des journalistes. « L’île a servi à l’URSS de zone d’expérimentation d’armes biologiques et bactériologique. On y trouvait toutes les pires horreurs, améliorées et stockées par les soviétiques. Peste, typhus, variole, virus Ebola, les bombes biologiques explosaient la nuit pour échapper aux caméras des satellites espions, dans les cris d’angoisses des condamnés à morts sortis des goulags pour servir de cobayes. Parfois, les vents ont poussé les gaz mortels au-delà des limites de l’île. En 72, un bateau de pêche a été retrouvé échoué avec son équipage mort de la peste. En 88, les soviétiques ont quitté l’île précipitamment. Ils ont tout laissé, voitures, meubles, hi fi, jusqu’aux photos de familles sur les tables de chevets. Au même moment, on a retrouvé des centaines de milliers d’antilopes décimées par un mal inexpliqué sur les bords de la mer d’Aral »...

 

400 tonnes d’anthrax sont enterrées sur l’île. Des spécialistes du pentagone pensent qu’une partie de cet anthrax a été récupéré par les lieutenants de Ben Laden pour servir aux attentats qui ont suivi le 11 septembre. Selon les sources d’Antonio, cet anthrax n’est plus actif aujourd’hui. Ce qui n’empêche pas la population alentours d’être particulièrement sujette à toutes sortes de maladies « exotiques ». Et les rares Ouzbeks qui s’aventurent sur l’île pour y récupérer le métal et les affaires laissées par les russes, les « metallos » comme on les surnomme ici, décèdent de maux mystérieux…



 

La nuit tombe sur le village oublié de Muynak. J’écoute religieusement Antonio à la chaleur de son vieux poêle. L’italien se sent investit d’une mission, « d’un devoir de mémoire ». Antonio documente une catastrophe écologique de la main de l’homme. « La mer d’Aral est morte » me dit-il. « Dans 10 ans, elle aura totalement disparu ! Le taux de mortalité infantile est catastrophique. Il rejoint ceux de l’Afrique sub-saharienne. Il faut sauver les enfants qui subissent des anémies, des maladies pulmonaires, et des malformations à la naissance... L’aide internationale envoyée aux oubliés de la Mer d’Aral est détournée. Seul MSF est efficace. L’ONG a une base à Muynak et soutient le dispensaire des tuberculeux en matériel et en personnel compétant. Le dispensaire est constamment plein à craquer… La mer est définitivement morte mais il faut sauver les enfants…».

 

 

Le lendemain, Antonio m’emmènera sur la mer d’Aral dans un vieux side-car de l’armée soviétique. Nous retrouverons un groupe d’enfant jouant aux pirates dans un cimetière de bateaux rouillées, abandonnés au milieu du désert. Une image surréaliste sortie d’un film de Speelberg ! Un des bateaux échoués, le Karakapalstan, parait ne pas avoir subit l’empreinte du temps. « Le navire a été repeint par une équipe de TV hollandaise pour illustrer un sujet sur la mer d’Aral » explique Antonio… Je me souviens tout d’un coup de l’Ouzbèk d’origine Kazakh à Paris qui m’a délivré mon Visa pour l’Ouzbékistan. Je lui avais parlé de mon projet d’aller sur le Mer d’Aral. « Il n’y a rien à voir, c’est sans intérêt ! » m’avait-il dit… C’est un point de vue !


 

commentaires

Lucas 02/03/2017 11:02

J’aime beaucoup l’approche du blog, merci de nous transmettre toutes ces infos et impressions de voyage ! :)

Yves Mailliere 05/03/2017 19:36

Merci Beaucoup Lucas :)

joseph 25/01/2016 11:11

reportage très impressionnant, des photos qui saisissent la réalité! Bravo

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